mardi 5 août 2008

Roman (10)

" Le dessin est tiré d'une photo de Colette Willy déguisée. La "lumière de théâtre" est un souvenir de Lautrec". Illustration et légende de Jean Ducros


J'espère que mes autres rédacteurs(trices) ne verront pas d'inconvénient à ce que je publie (à titre exceptionnel) à la fois sur mon blog et sur La mansarde, la suite des aventures de notre roman.
Quand vous aurez apprécié la qualité de ce qui suit, vous comprendrez sans doute pourquoi je fais tant d'honneurs à ce rédacteur-illustrateur hors pair qui n'est autre que Jean Ducros.
Certains comme Jean-Yves, Jean-Pierre, Richard et j'en oublie certainement, connaissent déjà son immense talent de peintre et je ne remercierai jamais assez Antiochus de m'avoir fait faire cette découverte qui a illuminé mon dernier hiver.
Je vous encourage vivement à aller découvrir sa peinture ici sur son blog et vous laisser envoûter par ses toiles sublimes. Avec la suite du roman il continue de nous charmer à travers son texte époustouflant et ce que nous attendions tous en secret sans oser l'espérer: de magnifiques illustrations!
Je pense que le tour de force réside dans le fait d'avoir emmené l'histoire exactement là où il le désirait tout en restant crédible et en collant aux apports des précédents rédacteurs. Maintenant le moment est venu de vous préparer une tasse de thé ou café, de vous caller confortablement dans votre siège... c'est parti:


- - Mon ami, vous savez pourquoi j'apprécie votre ...
- - Mon ami, vous savez pourquoi j'apprécie votre compagnie ?- Non...
- Je peux éliminer grâce à vous toutes sortes de pistes... Passons aux choses sérieuses, il faut que je vous montre quelque chose...
Et avant même le dessert, il l'entraîna dans le cimetière voisin.


De pressé, le pas de Poireaute était devenu pimpant. On devinait à son allure une jubilation muette. Il se félicitait de l’arrivée prochaine de Mlle Agrume, dont l’acidité légendaire était pour lui l’objet d’incessantes moqueries.
Hapathos suivait, jouissant du spectacle de la rue.

C’était jour de « Braderie » dans la ville. La couleur des étals le disputait aux parfums.

« Je ne garderai de ces moments-là qu'un souvenir olfactif! » raconte une commerçante, « En face de chez moi il y a une librairie. A chaque fois que la porte s'ouvrait je recevais une bouffée d'odeur de livre neuf qui me submergeait complètement. Un vrai bonheur. A la fin de la première journée j'en étais presque toute étourdie, enivrée, shootée à l'odeur livresque.


»(Copyright. Si vous êtes équipé de la version multimédia SOFTSMELL, grattez ICI pour sentir les odeurs.Pour la musique cliquez LA )


Les marchands de primeurs tentaient la gourmandise des chalands. Sur le trottoirs, les enfants croyant au père Noël essayaient de revendre ses cadeaux. La rue bruissait même par ses affiches. Le théatre annonçait en grand format la « dernière en matinée » de « Cléopatre », une comédie musicale. L’affiche y présentait l’actrice principale dans une tenue plus légère qu’égyptienne , mais déjà loin devant, Poireaute faisait signe de ne pas s’attarder.
C’est qu’il y avait foule au cimetière.
La fête était venue jusque là. Une bannière annonçait : « journée portes ouvertes ». Il s’agissait de faire connaître à la population les derniers aménagements funéraires municipaux.
Un bâtiment neuf, tout de verre fumé, était le centre des curiosités.
« Cybercimetière » invitait le fronton.
Tenu fermement par la manche, Hapathos dut se résigner à la visite.
Anachroniquement, la décoration se voulait futuriste. De petits modules en cloche, tous identiques, étaient disséminés a travers l’immense salle. Les matériaux choisis atténuaient les sons si efficacement que la foule, bruyante au dehors, n’était plus que murmure. On aurait dit la mer.Sûr de lui, Poireaute entraînait déjà son compère vers un module vide. L’intérieur était entièrement tendu de tissus éponge. Une brochure expliquait que cela permettait de recueillir les pleurs qui, après désalinisation, arroseraient écologiquement les plates-bandes des abords. Le sel récupéré participait au déneigement des rues en hivers.Un pupitre supportait un clavier et le mur un écran. Ces deux éléments étaient ornés d’un monogramme qui fit sursauter Hapathos : HP .
- HP,mais ce sont vos initiales !…Héraclès Poireaute….C’est quoi ? C’est vous ? …balbutie Hapathos
- Bien sur mon ami ! C’est moi ! Pourquoi croyez-vous donc que j’ai pris le train et vous ai traîné ici ? J’ai conçu et fait réaliser ce projet à la demande de l’administration. Pollueur=payeur m’ont-ils dit. Vous le disiez vous-même : il suffit que je prenne le train pour qu’il y ait un cadavre. Quoique je fasse, où que j’aille, les cadavres pullulent ! Dans mon calendrier le lundi est léthal, le mardi meurtrier, le mercredi massacreur…où les mettre ? Je vous le demande ?
-…………. ?
-Alors, j’ai réfléchi, et voilà…
..Disant ces mots, Poireaute appuya sur un bouton. L’écran s’éclaira.
Dépôt/Visite affichait le menu.
- Voyez-vous mon ami, reprend Poireaute emporté par son sujet sous le regard effaré d’Hapathos, non seulement j’ai résolu le problème de place, mais je l’ai fait avec élégance. Regardez….Vous pouvez maintenant être inhumé de la façon qui vous convient le mieux,… dans les quatre éléments ! Imaginez-vous nageant au milieu d’un banc de poissons au sein de notre milieu d’origine…. où bien « enterré » en plein ciel !
Et de fait, sur l’écran, un grand ciel mystique et de petites ailes attendaient leur occupant.
Sur le visage d’Hapathos, effarement s’écrivait consternation.
- Voyez-vous, il est possible d’animer à sa convenance le portrait du défunt. « Il ne s’agira pas, ensuite, de les transformer en personnages de dessins animés, ce qu’on sait déjà faire, mais grâce à un graphisme sophistiqué, de donner l’illusion de la réalité, ce qu’on saura faire bientôt. …/…beaucoup d’héritiers laisseront certainement, contre une honnête rétribution, leur grand-père sortir de la tombe l’espace d’un tournage… » prophétisait J.P.Silvestre. Je n’ai fait qu’appliquer ses idées. Des acteurs et des techniciens font le reste.
- Et votre petit dernier, le Dormeison, vous comptez le mettre ici ?
- Ah non ! lui c’est dans le quartier ancien.
En quelques clics, apparaît l’itinéraire pour la tombe Dormeisson.
- Venez
Le ton est sans réplique, aussi n’y en a-t-il pas.
Au plus on s’éloignait de ce nouveau centre, au moins on y trouvait de visiteurs. Les allées se vidaient. Ils étaient seuls en arrivant devant l’objet de leur recherche : Une tombe XIXème bâtie en petite chapelle. Des colonnettes soutenaient un toit de pierre blanchies par l’acidité des pluies, laissant entre elles place à des vitraux aux motifs curieux dont seul peut-être, un habitué des hiéroglyphes aurait été à même de déchiffrer le sens.
Faute de la présence de son ancien professeur, spécialiste de la chose, qui reverdissait sous le soleil de l’Aveyron pour mieux reblanchir à l’automne, de la peau comme du cheveu, sur les mystères de l’Égypte ancienne, Poireaute dût admettre la vacuité de ses réflexions.
Rageant au souvenir du temps perdu à de vaines querelles de potache plutôt que d’écouter les cours de cet excellent homme, Poireaute, vaincu, baissa la tête.
Laissons lui quelques lignes pour se récupérer.
Le vague des yeux s’estompe peu à peu.
L’œil d’aigle se ranime.
Ca y est, il voit à nouveau clair : C’est que là, devant lui, quelque chose de blanc, qui tranche sur le gris de la pierre quand même un peu moussue des dalles, est pris sous le portillon. Quelque chose comme un tissus…, non, une ouate de cellulose….une serviette en papier.
Un clic de portable pour bien fixer les positions …clic…et il le ramasse.
- Laissez cela Poireaute, elle à déjà servi.
De fait, des traces sur la serviette évoquent aussi bien le rouge à lèvre que la sauce tomate.
Haussant les épaules aux conseils hygiènistes de son compagnon, Poireaute examine. Dans un angle, un dessin vante les mérites de « Royal Kebab », illustré par un dessin évoquant le Bosphore avec beaucoup de mer devant et un plein de minarets et de coupoles derrière surmonté d’un diadème de pierreries rouges et vertes comme… ,…
..comme les bagues des dames Contessa/Dormeisson !
La petite souris grise, celle qui passe sous les oreillers et tient les enquêtes à jour se remit à moudre son sable et palpita des narines en entendant Poireaute déclarer qu’ils allaient ramener la serviette à son propriétaire.
« Royal Kebab » était visiblement la coqueluche du moment à voir la file d’attente qui s’étirait sous l’enseigne au néon bleu. Toute une jeunesse excentrique salivait devant les regards enflammés de modèles présentant les spécialités maison. Les filles se voyaient onduleuses comme cette filiforme rousse vêtue d’une feuille de chou dont le secret de la ligne résidait dans la consommation exclusive du « kebab végétarien » alors que les garçons rêvaient de mordre dans la sirène présentant le maintenant célèbre « kebab aromatisé à la sardine ».
Dix mètres plus loin, distance règlementaire, un employé de la boutique fumait en rêvassant sous le regard de deux policiers municipaux veillant à ce que le fumeur dépose exactement les cendres de sa cigarette dans le cendrier de rue prévu à cet effet, dissimulé par des palmiers artificiels garantis dix ans qui dispensent d’arrosage et par conséquence d’arroseur. (Pour l’anecdote, le dernier arroseur avait été embauché à l’usine de palmiers.)
Evitant l’attente et désireux d’échapper aux « parfums » de cuisine vaporisés qui déclenchent le réflexe de faim chez ceux qui ne pensent pas à se nourrir de « zéro calorie », c’est à ce fumeur solitaire que choisissent de s’adresser nos enquêteurs.
- M’sieur Arif ? Il est pas là répondit le garçon.
Voyant dans l’opportunité d’une conversation la possibilité d’allumer une seconde cigarette, il continua :
- Com’ tous les jeudis, c’est sa journée théâtre. Ch’ais pas pourquoi y va là-bas. Parait qu’y des gens qui chantent. Mais ch’crois plutôt qu’c’est pour l’actrice. V’s avez pas vu les affiches ? Elle est canon ! Lulu chais pas quoi el’s’appelleLulu ?
...Lulu ! bien sûr ….. Lucette, Lucille !….
Le garçon continue l’éloge de l’artiste, seul avec son fantasme : ils sont déjà partis.



5 commentaires:

Cat a dit…

Contrairement à over-blog je n'ai pas pu respecter les espaces entre les paragraphes, il accepte au début du texte mais pas pour l'autre partie. Désolée pour ce rendu médiocre...Cette plateforme de blog est un peu décevante au niveau de la mise en page!

Anonyme a dit…

Ben Glups !!! Vous la voyez là ma pomme d'Adam monter puis redescendre ! Que dire devant une telle maitrise des mots et de la mise en scène ! Fantastique, excellente ! Ces mots sont un euphemisme. Comme j'aime les mots je me suis bien régalé. J'avais mon dictionnaire à côté de moi. C'est un honneur pour moi de cotoyer des gens comme vous. Non non je ne me rabaisse pas !
Je peux dire juste "Panama" bas Monsieur l'artiste.

P.S. : J'ai gratté et je suis bien content l'odeur embaume tout le bureau.

Anonyme a dit…

En ce qui concerne l'affichage du Roman puis-je te donner mon avis.

Tu aurais très bien pu utiliser le système de Page d'over BLOG, au niveau de la présentation il offre pas mal de possibilité. Et cela n'aurais pas altéré le cours normal de ton BLOG au niveau des articles.

Cat a dit…

Je vais étudier la chose! Merci JY pour tes conseils toujours judicieux, tu as vu comme je maîtrise le lien maintenant...merci

Anonyme a dit…

Quelle vie décousue cette Lulu, lulu, Lucille, Lucette .... je crois que l'on pas finit d'entendre parler d'elle !!!