samedi 23 août 2008

Roman 12

CHAPITRE 3
-Poireaute! Poireaute! Réveillez-vous bon sang!
Hapathos tambourinait vigoureusement derrière la porte.

Un repas copieusement arrosé d'un exceptionnel Tockay Pinot Gris avait plongé Héraclès dans un sommeil agité ponctué de cauchemards où les souvenirs d'un passé mélancolique affluaient et venaient se superposer de façon anarchique aux évènements récents; en résultait un inextricable écheveau de fiction et de réalité entremêlées.

-J'arrive, j'arrive! déclara mollement Poireaute. Il se leva en soupirant et dans un état semi-comateux se traîna jusqu'à la porte.

Hapathos s'engouffra aussitôt dans sa chambre.

-Désolé , mais Miss Agrume m'a laissé un message vocal concernant les comptes bancaires de Dormeison. Pendant les dernières 48h il y aurait eu des virements importants d'argent. Et selon la Brigade financière, personne n'avait procuration, il était le seul à pouvoir manipuler ses comptes.

-Et dans quel établissement bancaire se trouvent ces comptes? demanda Poireaute d'une voix pâteuse et le regard éteint.

-A la "General Sociedad" dans la ville de San Bernardo sur La Isla Bonita dans l'archipel des Caraïbes...Un petit paradis fiscal! Répondit Hapathos fier de son annonce capitale.

A peine Hapathos avait il achevé sa phrase que la sonnerie de son portable retentit à nouveau tandis que Poireaute allumait un cigare.
C'était "La marche funèbre"...qui signalait la mise en action de la ligne "Odelà-phone", une invention démentielle qui avait suivi celle déjà folle du "Cyber-cimetière". Pour quelques centaines d'euros débités à chaque conversation, il était possible de discuter avec le mort de son choix...Depuis, les édifices religieux chrétiens déjà mal en point depuis le vingtième siècle avaient fermé définitivement leurs portes.Les cathédrales abritaient des collections de musée. Les églises quant à elles faisaient office de salles des fêtes et les prêtres s'étaient reconvertis en animateurs... Le Vatican ressemblait à une cité fantôme où demeurait encore une poignée d' irréductibles cardinaux fanatiques alors que déjà une autre religion s'annonçait avec force et dont les temples, virtuels, se trouvaient derrière l'écran des PC...

Hapathos, blême actionna le haut parleur. Il n'arrivait pas à s'y faire...
A l'autre bout du fil,une voix de l'au-delà, celle d'un SDF mort quelques jours auparavant raconta qu'un individu cagoulé lui avait planté une lame effilée dans l'abdomen. Avant de rendre son dernier soupir, il avait eu le temps de remarquer que la main meurtrière était gantée et menue. A son annulaire, par dessus le fin velours noir elle portait une imposante bague dont la turquoise était enchassée dans ce qui ressemblait à un dôme inversé en or massif.Le malheureux rajouta qu'il avait été enterré sous une autre identité que la sienne, celle de Jean Dormeison.

Quand Hapathos raccrocha un montant de 600 euros s'afficha sur l'écran. Poireaute fit la grimace. Cette enquête commençait à coûter une fortune, nouvelles technologies obligent, mais au moins il était en possession de deux informations nouvelles etcapitales :JeanDormeison était VIVANT et l'une des jumelles avait sans aucun doute commis le crime du SDF et procédé à l'échange des corps...

-"Appelez Miss Agrume Hapathos! Elle demeure inactive depuis quelques heures et vous n'ignorez pas à quoi son oisiveté maladive peut la mener. Elle risque de se mettre à fouiner là où elle n'a pas lieu d'être et de déclencher des catastrophes en série. Demandez-lui de réserver des billets d'avion pour San Bernardo ainsi que des chambres dans un hôtel proche de la demeure Dormeison."Ordonna Poireaute en écrasant son cigare à peine entamé.

-"Nous allons voir du pays mon cher!" Ajouta t-il d'un air entendu tandis qu'Hapathos fixait le cigare dans le cendrier, d'un air vaguement déçu.

Deux jours plus tard, les deux détectives posaient leurs valises au "Victoria Resort" situé au bord de la plage paradisiaque de la Isla Bonita, là où les cocotiers le disputaient aux palétuviers.
Poireaute s'épongea le front, plus acclimaté qu'il était aux ciels bas et à la fraîcheur bruxelloises. Il alla directement au bar et commanda une Balikim sorte de bière locale désaltérante qu'il ingurgita d'un trait tandis qu' Hapathos s'impatientait à la sortie de l'hôtel. Mais Poireaute, ragaillardi, ne tarda pas à le rejoindre.
Le programme s'annonçait passionnant. Ils avaient pour mission d' inspecter la demeure Dormeison qui se trouvait à quelques dizaines de mètres de là.
La nuit commencait à tomber. Et déjà l'exotique et luxurieux jardin se trouvait plongé dans la pénombre. Soudain un nuage vaporeux et humide ne tarda pas à voiler l'atmosphère couvrant chaque plante , chaque recoin de son fin brouillard. Celà produisait une ambiance des plus surnaturelle...

-Mais qu'est-ce que c'est que ça? s'enquit Hapathos en observant les fines goutelettes sur ses avants bras luisants.

- Rien d'inquiétant, juste un brumisateur qui vient de se déclencher. Le dernier gadget de jardinage haut de gamme, une prouesse technologique en vogue chez les fortunés iliens du style Dormeison. Le rassura Poireaute.
Alors qu'ils avancaient en silence dans l'allée il apparut à Poireaute que quelqu'un les suivait à distance. A travers la légère brume il crut distinguer une silhouette qui furtivement venait de bondir entre deux bananiers...Il n'en fit pas part à Hapathos qui semblait nerveux et ils continuèrent leur progression vers la maison.
La lourde porte de bois laqué avec son heurtoir à tête de lion en or massif était entrouverte. Un silence étouffant régnait accentuant les craintes d'Hapathos alors que Poireaute demeurait impassible.Ils ne tardèrent pas à constater que la maison demeurait inhabitée. Mais depuis peu. Les pièces avaient été vidées de leurs effets ainsi que de leurs meubles.
En pénétrant dans la pièce principale ils découvrirent un amoncellement de cartons. Poireaute s'approcha. Ils étaient solidements empaquetés, prêts à être expédiés. Un adresse précise figurait sur chacun d'entre-eux "Yali* Dormeison 41/1 Moda Cad-Kadikoy Istanbul Turquie".
Cependant il en restait un, à part du tas et entrouvert. A l'intérieur, des costumes de scène. Des soieries et des voiles de couleurs vives, brodés de sequins sonores et de perles, avaient été entassés à la va-vîte...L'adresse d'expédition différait de celle des autres cartons :"Tiyatro (théâtre) Ortaoryuncular-Halep Pasaji-Istiklal Istanbul"-

-Hapathos appelez Miss Agrume! Demandez lui de réserver des billets pour Istanbul. Il se pourrait que notre Cléopâtre et ses lascars s'y trouvent déjà. Pendant qu'Hapathos s'exécutait Poireaute acheva d'inspecter la maison sans rien découvrir de plus intéressant. Ils retournèrent alors au restaurant de l'hôtel pour de nouvelles agapes, et où une langouste fraîchement pêchée attendait d'être dévorée... Cat

*Yali:somptueuse demeure de bois ouvragée typique des rives stanbouliotes

10 commentaires:

Anonyme a dit…

Oh la la Cat, l'atmosphère se voile d'un fin brouillard et ce nuage vaporeux et humide, je crois, va nous mener jusqu'en Turquie, le suspense reste entier !!! bisous

Anonyme a dit…

En postant tout à l'heure, j'avais bien noté d'un coin d'oeil l'invite pour "la Mansarde", mais je me proposais d'y venir "en douce" pour poster plus tard.
Eh bien non! vous aurez un commentaire "à chaud".
C'est que, dés la première phrase j'ai souri de voir comment vous retombiez sur vos pattes. Le sourire toujours et le rire parfois ne m'ont plus quitté. (c'est vrai! vous pouvez me croire: j'ai vérifié.)
J'ai été bien aise de lire que le progrés avait, pour une fois, fait oeuvre pie en fermant les églises, et vu à votre suite apparaitre dans l'ombre vaticane les papes de F.Bacon.
Le fort soupir de soulagement qui m'a échappé en apprenant que J.Dormeisson était vivant à inquiété mes voisins. Que diraient-ils s'ils savaient que dans l'ombre, une main féminine menace!
Le rafraichissement des îles pris ensemble n'en a été que plus apprécié.
Reprenant ma lecture,j'ai eu peur un moment que la brumisation ne contienne certain produit toxique, et je ne suis qu'à moitié rassuré, craignant encore un éventuel effet retard.
L'avenir nous l'apprendra mais je ne serais pas étonné si l'Istambul où nous irons(peut-être)ne rende à N.Ritzmann sa ville étrangère.
Allons, l'affaire se met en place!(c'est vraiment une bonne idée) et croyez que j'étais ravi de lire sous votre plume qu'il s'agissait d'un premier tour de chauffe qui se double aujourd'hui d'un moment de plaisir à vous suivre.
Note: Au tarif où vous fixez la communication avec l'au-delà, le téléphone rose devient du bénévolat! Peut-être devrions nous ouvrir une agence pour nécrophiles?
J.D.

Anonyme a dit…

Bonjour,
Un mot rapide car je suis fort en retard: lever tard parce que regardé "les treize journées de Picasso" hier soir et couché à point d'heure.
Votre texte m'a donné une idée susceptible de réunifier les chemins qui traversent les textes.
Jusqu'a présent, personne n'a vu les choses par les yeux de l'assassin.
Imaginons à votre suite que ce soit une femme dont l'arme criminelle serait un éventail dont chacune des "baleines" en acier tue. Cet éventail, comme les autres, a deux faces. Suivant celle qui est exposée au regard, une réalité différente s'actualise.(exemple: la bague rouge ou verte suivant le monde où on la voit puisque le détective évolue lui dans un temps continu. Il est possible d'être mort dans un monde et vivant dans un autre, etc...)
Ce dédoublement des réalités expliquerait les contradictions internes au récit, les rendant par là actives et dramatiques. Crimes parfaits. Reste à en expliquer la nécéssité.
Qu'en pensez-vous?
Prenez le temps d'y réfléchir. Savoir s'il faut le poser sur la table, ou intercaler insidieusement des interchapitres qui amènent doucement l'idée.
L'idée est encore un peu verte.
Et peut être qu'elle ne vaut rien à vos yeux, ne faisant pas image.
C'est vous la maitresse du jeu.
Bon W.E.
J.D.

Anonyme a dit…

Serıons-nous dans l'Orient Express ??? Je vous préviens, le Pera Palace est encore fermé pour travaux, il va falloir loger ailleurs. Tout cela se corse, comme dirait Napoléon ! Vivement la suite...

Cat a dit…

Vos commentaires m'ont fait bien rire et j'y reviendrai demain, course contre la montre domestique du lundi oblige...

Anonyme a dit…

Je l'imprime je repasserais demain ou peut-être tout à l'heure...

Anonyme a dit…

Très heureux et de constater que vos craintes gastronomiques (vous parliez de daube, la semaine dernière, si je ne m'abuse ...) ne soient pas avérées et de lire ce soir que la suite que vous donnez au récit, en quelques lignes d'ouverture résument et recentrent ma contribution, permettant d'heureusement revenir au vif du sujet. Car, à vrai dire, ma prose quelque peu narcissique ("Parlez-moi de moi, y'a qu'ça qui m'intéresse", susurra jadis Jeanne Moreau)l'en avait partiellement écarté ... Bravo, c'est du grand art !

Très heureux aussi de subodorer que, suivant les connaissances géographiques et la sensibililé de chacun d'entre-nous, Poireaute va nous emmener dans un palpitant tour du monde.

J'ai donc pris un réel plaisir à vous lire, et attends la suite avec impatience.

Richard

Richard

Cat a dit…

Lili:
si j'ai réussi à créer un peu de suspens, j'en suis heureuse!
Jean.D: Au moins mon texte aura eu le mérite d'animer l'expression de votre visage et votre respiration...Tout vaut mieux que l'indifférence et j'en suis ravie. Pour le passage sur la religion, espérons que les catos intégristes ne me tombent pas dessus, ces gens-là étant généralement totalement dépourvus d'humour!
Concernantvotre deuxième com, votre génie créatif est une fois de plus à l'oeuvre. Et cette idée d'éventail-killer à double réalité est infiniment séduisante! Merci en tout cas pour ces deux coms qui m'ont redonné la confiance qui me faisait tant défaut...
Nat: L'Orient Express! en voilà encore une idée géniale!
R.Lejeune: Merci pour votre bienveillante indulgence et pardonnez-moi d'avoir transformé l'histoire de Poireaute en rêve, mais c'était la seule alternative que j'ai trouvé pour m'en sortir après votre somptueux récit.

Anonyme a dit…

Et bien la capitaine a chassée ses doutes !
Très technologique tout cela. Moi qui essaie de fuir ces nouvelles inventions, ca fini par me rattraper. Rires !
Et on voyage avec cette aventure De Paris à Nice de Nice au Caraibes des Caraibes à Istanbul.
J'ai mon imagination qui est parit je ne sais où, pourtant ! Je vais me replonger dans mes livres d'impressionnistes afin de reconquérir cette imaginaire qui me fait défaut en ce moment.
Ta prose est clair on suit le cheminement sans problème.Je vais relire l'histoire en entier ce soir peut-être vais-je réussir un faire un petit pastel en relation avec le roman.
En tout cas j'ai bien apprécié ton intervention à nouveau.

Cat a dit…

Merci pour ton chaleureux commentaire!
Oui oui une nouvelle illustration serait la bienvenue et c'est un appel aussi aux autres dessinateurs dailleurs!